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Choosehumanity | Quelles perspectives pour les réfugié·es souhaitant rester en Grèce ?

Mary Wenker, présidente de l’ONG Choosehumanity, active en Grèce sur l’île de Samos, décrit les difficultés rencontrées par les rares personnes ayant obtenu une protection internationale de la Grèce à refaire leur vie dans la société grecque. En dépit du coûteux programme HELIOS de l’Organisation internationale pour les migrations, financé par l’Union européenne, et mené en partenariat avec de nombreuses ONG, les dysfonctionnements bureaucratiques laissent de nombreux réfugié·es à eux-mêmes, et souvent à la rue. Seules les personnes entourées d’un réseau de soutien peuvent s’en sortir. Analyse et témoignage.

Image: Choosehumanity

Quelles perspectives pour les bénéficiaires d’une protection internationale en Grèce?

On le sait… Obtenir une protection internationale (statut de réfugié.e, permis humanitaire ou protection subsidiaire) en Grèce relève du parcours du combattant, tant les critères et la procédure sont complexes.

On le sait… Obtenir cette protection internationale n’équivaut pas à l’ouverture des portes vers une vie meilleure, même si les personnes concernées sont soulagées lorsqu’elles apprennent que leur demande a été acceptée. Elles ne disposent désormais que d’un délai d’un mois pour trouver le moyen de survivre dans leur pays d’accueil. Ce délai passé, elles sont en effet dans l’obligation de quitter le camp ou le lieu d’hébergement fourni par les autorités grecques, et ne toucheront plus aucune indemnité de soutien (soit 75 euros par mois pour un adulte célibataire). C’est ainsi que bon nombre d’hommes, de femmes et d’enfants se retrouvent à la rue, à Athènes souvent…

« La Grèce dispose d’un programme d’intégration destiné à ces personnes », me rétorquera-t-on… Oui, mais… Entre théorie et pratique, la distance peut être grande. En Grèce et dans ce domaine surtout.

HELIOS (Hellenic Integration Support for Beneficiaries of International Protection)

Le programme HELIOS de l’Organisation Internationale pour les Migrations (IOM) est un projet financé par l’Union Européenne, conduit en partenariat avec de nombreuses organisations dites expérimentées [1] . Il s’échelonne sur six mois et poursuit un double objectif :

  • Augmenter les perspectives d’autonomie des bénéficiaires et les aider à devenir des membres actifs de la société grecque,
  • Mettre en place un mécanisme d’intégration pour les bénéficiaires de la protection internationale, aboutissant à un mécanisme de rotation pour le système actuel d’hébergement temporaire grec.

Selon le descriptif du programme qui figure sur leur site [2] , différentes mesures sont mises en place pour permettre l’atteinte de ces objectifs :

  • Cours d’intégration, afin de familiariser les bénéficiaires à la langue et la culture grecque, la préparation à l’emploi et les compétences de vie.
  • Aide au logement, en contribuant aux frais de location et d’emménagement, sur la base d’un contrat de bail établi à leurs noms.
  • Soutien à l’employabilité, sous la forme d’une aide individuelle (conseils en matière d’emploi, accès à des certifications, mise en réseau avec des employeurs privés).
  • Suivi de l’intégration, par une évaluation régulière de la progression de l’intégration des bénéficiaires, afin d’assurer une autonomie optimale au terme du programme HELIOS.
  • Sensibilisation de la communauté d’accueil, par l’organisation d’ateliers et d’activités afin de créer des occasions d’échanges entre la société d’accueil et les communautés accueillies, en soulignant la valeur de l’intégration des migrants dans la société grecque.

Un programme qui, sur papier, suscite de nombreux espoirs. Mais qui, dans la réalité, ne porte que peu de fruits pour celles et ceux qui parviennent à déployer l’énergie nécessaire pour y accéder.

Le cas de H., au bénéfice d’un permis humanitaire

H. [3] est un jeune homme de 24 ans, au bénéfice d’une éducation qui lui permet de s’orienter dans les méandres de la vie un peu plus facilement que d’autres. Il parle français, un peu anglais, il maîtrise les outils informatiques et gère les questions administratives avec aisance. Son statut une fois accordé, il entame la procédure requise pour accéder au programme HELIOS.

Etape cruciale : ouvrir un compte en banque… Cela paraît si simple chez nous. Accompagné d’un bénévole de Choosehumanity, il se rend dans une banque de Samos muni des 50 euros requis dans une telle démarche. « Impossible d’ouvrir un compte aujourd’hui », indique l’employé au guichet, qui propose de revenir un mois plus tard, sous prétexte que la banque ne dispose pas des ressources humaines nécessaire. H. insiste, et obtient un nouveau rendez-vous, fixé quatre semaines plus tard, date postérieure au délai imposé par le service d’asile pour quitter l’île…

HELIOS lui demande ensuite de fournir un contrat de bail établi à son nom à Athènes, faute de quoi il ne pourra ni quitter l’île, ni être inscrit dans le programme… Comment imaginer obtenir un tel document sans être présent sur place pour visiter les lieux et se présenter au propriétaire ? Avant de signer un bail, il faut aussi obtenir un numéro fiscal (tax number), qui ne sera délivré à H. qu’un mois plus tard, le rendez-vous obtenu au bureau des impôts étant lui aussi très tardif… L’administration en Grèce est surchargée !

Le réseau des bénévoles en Grèce permet souvent de jolis miracles. Leonie, fondatrice de l’association « Not Just Refugees » partenaire de Choosehumanity, a de bons contacts avec une gérance immobilière à Athènes. Laquelle accepte de rédiger le contrat nécessaire. H. doit faire un dépôt de 300 euros et payer le premier mois de loyer… « Qui vous sera remboursé, nous prendrons en charge les loyers suivants », affirme le représentant HELIOS en charge de son dossier. Quelques 600 euros sont donc nécessaires, sans compter le montant de son transfert, à sa charge. H. parvient à réunir les fonds, car il a pu tisser de solides liens d’amitié avec des bénévoles d’ONG. Ce n’est pas le cas de la majorité des personnes dans une telle situation.

Il se rend donc à Athènes. Et s’installe… Attend de pouvoir accéder aux différentes mesures promises… Dix jours plus tard, un dimanche à 17h00, il reçoit un appel de Samos. Injonction lui est faite de se présenter à la direction du camp deux jours plus tard pour la prise d’empreintes qui lui permettra d’établir ses documents de voyage (carte d’identité et passeport). Effectuer ce voyage, c’est encore disposer de quelques 150 euros pour financer le transport… Sans compter les frais de logement sur place (le bureau d’asile mentionne 3-4 jours d’attente) et disposer des 84 euros réclamés par l’administration pour le document, sans compter 18 euros pour les photographies.

Obligation également d’aller chercher sur place et en personne le bordereau permettant de faire le versement bancaire (impossible d’obtenir le document établi à Samos par courrier électronique ou message téléphonique). Le jeune homme sollicite HELIOS pour l’aider, de manière à éviter de voyager pour un document administratif ; sa demande est refusée sous prétexte qu’HELIOS n’est pas concerné… !!!

Soutenu par son réseau, H. effectue ce qui lui est demandé. Arrivé à Samos, il se rend au camp pour obtenir le document qui lui permettra de payer les frais d’établissement de ses documents. Muni du récépissé de paiement, il retourne au bureau d’asile qui lui annonce que les prises d’empreintes du jour sont annulées, et qu’elles seront désormais groupées. « Revenez dans deux semaines », lui dit-on.

Au retour, en route vers son logement depuis l’aéroport d’Athènes, il reçoit un appel d’une représentante d’HELIOS qui veut visiter immédiatement son appartement. « Nous avons pris du retard dans le suivi de nos dossiers, vous devrez payer le loyer du mois prochain et attendre pour les autres remboursements», lui dit-elle. Aucune information sur les différentes mesures dont il est supposé pouvoir disposer…

H est un privilégié… Il dispose d’un réseau essentiel pour le soutenir. Rencontrer la bonne personne au bon moment fait souvent toute la différence dans ce contexte toujours plus restrictif de la politique d’asile grecque.

A. attend toujours…

A. est un jeune Hazara qui a obtenu son statut de réfugié le 10 juillet 2020. Il contacte immédiatement HELIOS pour s’inscrire au programme. A 23 ans, il considère avoir perdu assez de temps sur le chemin de l’exil et fait preuve d’une grande motivation pour avancer dans sa vie.

Mêmes méandres que H. pour répondre aux exigences d’HELIOS. Un premier contrat de bail est établi en juillet 2020. Quelques mois s’écoulent, HELIOS lui demande un second contrat. « Nous avons pris du retard, les critères ont changé ». Alors que je rédige ce texte, soit près de 10 mois plus tard, Hasan n’a bénéficié d’aucun soutien. Son loyer est financé par une association, les courses alimentaires prises en charge par une bénévole… Les cours de grec et d’intégration n’ont pas démarré… aucune perspective au niveau professionnel non plus.

Tant d’autres encore…

J. n’a pas été accepté dans le programme… Homosexuel persécuté et en danger dans le camp, il a contacté une association LGBTI+ qui l’a hébergé. Sous prétexte qu’il avait été soutenu par une association indépendante, l’accès à HELIOS lui a été refusé…

P., un jeune homme victime de torture à la santé précaire, a été contraint de quitter l’hôtel qui hébergeait de nombreux réfugiés à Athènes. Un hébergement qui dépendait des autorités grecques. Ébranlé par cette injonction, il se retrouve à la rue. Mal informé comme tant d’autres, il tarde à réaliser qu’il répond aux critères HELIOS. Lorsqu’il prend contact, on lui dit que c’est trop tard. « Et pourtant, des camarades dans la même situation ont été acceptés », indique-t-il à la représentante HELIOS du lieu. « Vous ne répondez pas aux critères ». Point barre, on lui raccroche le téléphone au nez… P., réfugié statutaire qui avait rêvé de pouvoir se reconstruire au pays des droits de l’homme erre comme une âme en peine dans les rues d’Athènes.

Les situations de ce type foisonnent…

Les statistiques de succès sont exponentielles sur les documents officiels. Difficile d’y croire lorsqu’on est confronté au quotidien à l’inefficacité d’une structure importante financée par l’Union Européenne. Une illustration supplémentaire qui atteste de l’hypocrisie crasse d’un système mis en place pour préserver l’Europe de l’arrivée « massive » de réfugiés en quête d’une vie respectueuse de leurs droits fondamentaux. Et de l’incapacité, pour les professionnel·les engagé·es par HELIOS, de mesurer l’impact gravissime de leur manque de professionnalisme sur la vie de tant de gens.

Fermer les yeux et continuer d’attribuer des fonds pour que rien ne change… Tel semble être l’objectif de l’Union Européenne. Les 250 millions d’euros récemment consentis afin de construire des camps fermés sur les îles de la mer Egée en témoignent…

Mary Wenker
Présidente Choosehumanity
Mai 2021

[1] Catholic Relief Services (CRS), Danish Refugee Council Greece (DRC Greece), Greek Council for Refugees (GCR), Solidarity Now

[2] https://www.gcr.gr/en/helios

[3] H. a témoigné dans un reportage de Temps Présent de la RTS Radio Télévision Suisse sur le camp de Samos (avril 2021)